EFFICIENCE 21

Sofia de Meyer sème les graines de l’économie régénérative

Fondatrice de la marque Opaline, Sofia de Meyer prône une économie régénérative. Un modèle inspiré de la nature, qu’elle essaime grâce à une fondation favorisant la biodiversité locale et les métiers de la terre.

Texte: Elodie Maître-Arnaud – Photo: Olivier Maire

Dans sa vie d’avant, Sofia de Meyer était juriste. A 30 ans, après quelques années passées à Londres au sein d’une firme spécialisée dans les opérations de fusion-acquisition, elle revient en Suisse. Sa quête de sens la mène à réfléchir sur la notion d’économie régénérative (ou régénératrice – elle emploie les deux terminologies), un modèle d’équilibre entre la profitabilité, l’humain et la planète. C’est dans ce contexte qu’elle développe d’abord les White Pods, un concept d’écotourisme répondant à cette recherche d’harmonie. Opaline en est la suite naturelle. Cela fait maintenant onze ans que Sofia de Meyer a lancé cette marque de jus de fruits. Des produits les plus locaux et les plus écoresponsables possible – «la perfection n’existe pas en matière d’écologie: toute activité a un impact», répète-t-elle. Depuis 2012, elle collabore avec la coopérative d’agriculteurs Biofruits sur la partie opérationnelle (approvisionnement, pressage et embouteillage), ce qui lui permet de se concentrer sur l’aspect régénératif de son modèle et de le développer via la fondation qu’elle a créée en 2018.

La notion d’économie régénérative est au cœur de vos projets. De quoi s’agit-il?

C’est une économie qui crée plus de valeur qu’elle n’en consomme. Elle repose sur trois piliers. La profitabilité d’abord. La finance, c’est comme l’eau dans la nature: elle doit pouvoir alimenter tout un écosystème puis revenir à la source. Cela demande une réflexion sur plusieurs points essentiels comme la place de l’actionnaire, la politique des marges ou encore la juste rémunération de l’agriculteur. Sur le plan humain, l’économie régénérative vise à cultiver la joie. Attention, il n’y a là aucune dimension spirituelle ou naïve! On recherche l’authenticité afin de permettre une réelle collaboration, tant dans les relations avec nos fournisseurs et nos clients qu’en termes de gouvernance d’entreprise. Plusieurs points du modèle Opaline ont un impact sur la performance. Nous avons des courbes de croissance que les financiers ne savent pas expliquer en regard notamment de nos très faibles dépenses pour le marketing. L’IMD est d’ailleurs en train de modéliser ce que nous avons fait.

Et la planète dans tout ça?

C’est le troisième pilier de l’économie régénérative. Nous souhaitons rendre à la terre ce qu’elle nous a donné pour produire nos jus. Avec notre partenaire Biofruits, nous répondons à la condition sine qua non de l’économie circulaire: les pulpes résultant du pressage sont en effet utilisées en épandage ou pour alimenter une installation de biogaz. Et pour une véritable régénération, nous avons créé la Fondation Opaline afin d’accompagner la transition agricole, en collaboration avec des scientifiques. Parce que le bio, c’est bien, mais cela répond aux mêmes impératifs de production et de rentabilité que la culture intensive. Il faut aller plus loin dans un but de protection de la biodiversité – un oiseau ne va pas nicher dans un verger intensif, même bio! – et dans notre propre lien à la terre. Nous avons déjà planté un premier verger pilote à Bex.

Vous évoquez la «santé de la planète». Son état vous angoisse-t-il?

Etre dans l’action est très précieux pour lutter contre l’angoisse. Mais je me demande parfois si ce que l’on fait est suffisant. Je crois que c’est la lenteur politique et celle des grandes entreprises qui m’angoisse le plus. Or il faut que ça bouge au niveau systémique pour donner du temps à toutes les belles initiatives qui fleurissent ici et là. On entend beaucoup parler d’engagement, mais j’aimerais voir davantage d’actions concrètes pour soutenir les plus petits.

A l’occasion de la crise Covid, vous avez rédigé «A notre portée», un message d’espoir où vous expliquez que la pandémie est une opportunité pour évoluer vers une société plus en harmonie avec notre environnement. Il y a vraiment du bon dans tout ça?

Nous devons être résilients. Cette crise a causé et va causer de sacrés dégâts économiques et sociaux. Mais il ne faut pas qu’elle relègue au dernier plan la protection de la planète. On parle beaucoup de relance verte. Ces Green Deals doivent s’appuyer sur des critères mesurables comme l’impact CO2. Comment peut-on encore autoriser l’importation de produits sans intégrer cet impact dans la structure de prix? Commençons par ça!

Faudra-t-il en passer par des mesures radicales pour accélérer les changements?

Pour faire changer les choses plus rapidement, je suis certaine que les consommateurs que nous sommes ont un poids énorme. Il est important que chacun d’entre nous concrétise son engagement dans ses actes d’achat. Le pouvoir d’un boycott est énorme! Inversement, et c’est sans doute un point positif de la Crise Covid, nous avons pris conscience qu’il existe de nombreux points de vente de produits locaux à la ferme ou en ville. Continuons de nous y approvisionner!

Peut-on revendiquer une économie régénérative sans s’opposer à la mondialisation?

La mondialisation en soi n’est pas un problème. C’est la responsabilité des entrepreneurs qu’il faut repenser. Si je suis à la tête d’une multinationale s’approvisionnant aux quatre coins du monde pour vendre un produit transformé avec des marges considérables, je peux réinvestir une partie de mes profits pour améliorer mon impact environnemental et les conditions de travail dans mes filiales et chez mes sous-traitants. On en revient à la question de la fonction de l’économie. Est-ce l’optimisation des profits? Dans ce cas, je m’installe dans un pays où je peux polluer gratuitement et exploiter la main-d’œuvre. Est-ce la création de valeur pour ceux qui travaillent et la préservation de l’environnement? Dans ce cas, mon entreprise peut transiter rapidement vers un modèle économique régénérateur et mondialisé! Prenez l’exemple de la marque Patagonia.

Vous avez participé à la première marche pour le climat. Qu’en reste-t-il concrètement?

Je trouve la démarche de cette génération admirable et nécessaire. Il serait maintenant souhaitable que chaque jeune puisse intégrer la notion d’achat responsable. Il ne s’agit pas d’exiger d’eux qu’ils soient exemplaires – nous avons vous et moi un smartphone! –, mais de faire preuve de militantisme au-delà de la pancarte, en privilégiant une consommation locale. 

Retrouvez ici la version intégrale de cet article paru dans le magazine Efficience 21



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