EFFICIENCE 21

Le réemploi ou la deuxième vie des matériaux

LEGENDE PHOTO: l'architecture du siège du Conseil de l’Union européenne est composée d’anciennes fenêtres de chêne (3000 au total), collectées dans chacun des Etats membres (architecte: Philippe Samyn & Partners / Belgique).

 

Les associations Salza et Matériuum sont actives dans la promotion et la mise en œuvre du réemploi. Elles ont publié en mai 2020, sur mandat de l’Office fédéral de l’environnement (OFEV), une étude sur le réemploi des éléments de construction en Suisse. Si l’approche semble tomber sous le sens, elle doit pourtant (re)faire sa place.

Texte: Joëlle Loretan – Photo: Philippe Van Gelooven 

Avant d’entrer dans le vif du sujet, clarifions le vocabulaire. Si le recyclage et le réemploi font partie de l’économie circulaire, ils sont différents par leurs définitions: le recyclage conserve la matière (la porte broyée devient un panneau en particules) et le réemploi conserve la fonction (une porte reste une porte) ou la forme (une porte devient un élément de cloison). Les avantages du réemploi sont multiples: conservation de l’énergie grise, réduction des émissions de CO2, économie de matières premières, recours à une main-d’œuvre locale ou encore maintien de savoir-faire artisanaux. Pourtant, et même si, durant des siècles, le réemploi était une évidence, une grande partie des déchets de démolition en Suisse – estimés à 9 millions de tonnes en 2018 – passent aujourd’hui au recyclage ou à la trappe, selon Olivier de Perrot, architecte et initiateur de la plateforme Salza. «Entre 3000 et 4000 bâtiments sont démolis chaque année, soit plus de dix bâtiments par jour ouvrable. Le réemploi est extrêmement peu développé, alors que la masse des éléments de construction susceptibles d’être réemployés est particulièrement importante.»

L’évolution des normes

Un des freins mentionnés dans l’étude citée en introduction sont les normes, parfois différentes entre le moment de la mise en œuvre du matériau et celui où il pourrait être réemployé. La créativité se révèle être bien utile dans ce genre de cas, puisqu’une fenêtre «hors norme» peut devenir un élément de séparation intérieure, à condition que le matériau soit encore utilisable. Hervé Bandini, directeur de l’entreprise ABL Recy-Services SA à Lausanne, gère, traite et revalorise les déchets de chantier au quotidien. Il mentionne parfois une mise en œuvre initiale ne permettant pas de déconstruire sans détruire:«On a eu ce problème avec des façades en Eternit. La manière dont elles avaient été posées à l’époque ne permettait pas de les démonter sans les casser. La volonté de réemploi devrait être intégrée au stade de l’étude des nouveaux bâtiments déjà: identifier les matériaux qui pourront faire l’objet d’un réemploi, à quels endroits et comment ils sont mis en œuvre.» Déconstruire est également plus onéreux que démolir: main-d’œuvre, manutention, transport, stockage intermédiaire ou encore livraison sur le nouveau chantier salent l’addition. «Il faut une réelle volonté du porteur de projet, car même si l’approche est très intéressante, le réemploi n’est pas encore rentable.» 

Trop riches pour le réemploi

La disponibilité aléatoire des matériaux est un autre écueil pointé par Olivier de Perrod, puisqu’elle dépend des démolitions et des transformations et que, dans de nombreux cas, on ne connaît pas les éléments présents. Quant aux matériaux, ils ne sont pas égaux face à la demande. Ainsi, les éléments de construction historiques, les sanitaires ou les cuisines sont plus nombreux que les tuiles, les planchers doubles ou encore les poutres en acier. «L’offre actuelle dans les ressourceries est malheureusement limitée aux produits les plus utilisés. La demande est un des grands challenges: nous œuvrons à ce que le secteur du réemploi devienne beaucoup plus efficace, afin qu’il soit véritablement concurrentiel.» Plus surprenant, l’approche se heurte aux habitudes des professionnels de la construction, qui peinent à intégrer des éléments usagés dans leurs projets, par souci d’esthétisme notamment. Pourtant, toujours selon l’étude, «de nombreux matériaux présentent encore un niveau de qualité élevé, expliqué par le haut niveau de vie dans notre pays, conjugué à une propension notoire au perfectionnisme qui pousse à remplacer prématurément ce qui pourtant ne présente que quelques signes insignifiants de vieillissement.» Ajoutez à cela l’absence d’enseignement spécifique sur le sujet dans les formations professionnelles des métiers de la construction et vous obtiendrez une approche qui aurait bien besoin d’un relais important pour se démocratiser. Et c’est tant mieux, parce que c’est le cas.

Le réemploi s’invite au parlement

A Berne, la thématique du réemploi trouve un écho au sein du parlement grâce à Adèle Thorens Goumaz. Le 15 juin dernier, la conseillère aux Etats a interpellé le Conseil fédéral, lui demandant ce qu’il comptait faire pour la valorisation et la promotion du réemploi dans le bâtiment. Celui-ci a évoqué plusieurs pistes d’intervention, selon les propos d’Adèle Thorens Goumaz relayés sur le blog de l’association Salza. Notre gouvernement n’exclut pas d’intégrer le réemploi dans les standards de construction ou encore d’adopter un rôle exemplaire en la matière au niveau des cantons et de la Confédération. La conseillère aux Etats mentionne également qu’une initiative parlementaire sur l’économie circulaire est en cours de traitement, dans laquelle le thème du réemploi pourrait être intégré. Le réemploi (re)fait doucement sa place, lui qui tombait autrefois sous le sens.

Retrouvez ici la version intégrale de cet article paru dans le magazine Efficience 21.

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